Méditation autour de l’évangile du 4e Dimanche de Carême(Jn 9, 1-41)
D’où vient la souffrance ? Pourquoi souffré-je ? Pourquoi les innocents souffrent-ils, en particulier les enfants ? Ces questions restent toujours au centre de toute réflexion sur l’homme. Chaque religion et chaque spiritualité confrontent ce problème, et les philosophes cherchent des réponses sensées. Cependant, lorsque la souffrance nous touche directement, nous ne sommes pas intéressés par des réponses philosophiques : nous nous rebellons, nous nous battons, nous nous fâchons contre Dieu, nous crions intérieurement et à voix haute que c’est injuste, nous sommes convaincus que personne ne nous comprend ou bien nous sombrons dans un abandon total.La question posée par les disciples sur la cause de la cécité de naissance contient une hypothèse qui semble évidente et incontestable : la souffrance est une conséquence du péché. Malheureusement, après deux mille ans de christianisme, cette conviction reste constamment présente dans le cœur des chrétiens. C’est pourquoi la réponse de Jésus nous choque. Personne n’a péché, mais sa cécité existe pour que « les œuvres de Dieu se manifestent en lui ». Jésus ne se limite pas à une réponse théorique, difficile à accepter en elle-même. Il agit : il applique de la boue sur les yeux de l’aveugle. La salive, représentant la Parole sortie de la bouche de Dieu, et la poussière de la terre, matière première de la création humaine, deviennent pour l’aveugle le commencement de la vision de la lumière. C’est une allégorie de l’homme après le péché originel, qui n’a jamais vu la beauté de la création, car il est resté focalisé sur sa lutte égocentrique pour « être comme Dieu ». C’est pourquoi une nouvelle création est nécessaire. Sans la moindre demande de notre part, Dieu prend l’initiative et applique la sainte boue sur nos yeux. Mais la suite exige notre réponse, notre engagement. « Va te laver » n’est pas un conseil hygiénique, mais la nécessité de descendre dans les eaux baptismales, où se réalise le lavage de la cécité du péché.
En lisant autrement le geste de Jésus, on peut dire que par la boue sur les yeux, l’aveugle doit comprendre où se trouve la source de son problème. Sa souffrance devient consciente à tel point qu’il est impossible de rester inactif. Mais en même temps, Jésus montre un chemin très clair vers la guérison. Ainsi naît l’image de la mission de l’Église : appliquer de la boue sur les yeux des aveugles afin qu’ils désirent renaître de l’eau et de l’Esprit Saint, qu’ils désirent une nouvelle nature, qu’ils désirent la fécondité du baptême. Ce sacrement, lorsqu’il est donné aux adultes, commence par un dialogue où la question est posée : « Que vous apporte la foi ? » Le candidat répond : « La vie éternelle ! » Cette vie commence par le baptême, car le moment de l’immersion dans les eaux baptismales est celui de la mort de l’homme ancien, du pécheur, de l’égoïste plein de violence. La vie éternelle commence par la mort, après laquelle naît le nouvel homme, le chrétien.
La mission de Jésus, qui est également la mission de tout baptisé, consiste à appliquer sur les yeux des aveugles d’aujourd’hui la boue faite du mélange de la Parole de Dieu et de l’expérience de l’existence humaine. En acceptant une telle mission, je deviens une personne qui dérange les autres, en rouvrant des blessures cicatrisées, en prenant conscience de sommets jamais atteints, en révélant des tabous familiaux et sociaux. Si la vie petite-bourgeoise peut être d’une certaine manière stable, alors la tâche du missionnaire est de dévoiler cette cécité en appliquant sur les yeux la matière de cette vie, l’argile de notre existence, mélangée à la Parole. Derrière le fait de déranger et de déstabiliser la vie doit immédiatement venir l’invitation à plonger dans des eaux qui lavent, qui guérissent de la cécité. Le chemin vers le lieu de guérison doit être montré clairement et sans délai.
Il semble que la faiblesse et l’insuffisance des prêtres, catéchistes, missionnaires réside dans le manque d’expérience du lavage « dans le bassin de Siloé ». Comment avoir le courage d’appliquer la boue, de troubler, de montrer la superficialité et l’insuffisance de notre vie, si nous n’avons pas la certitude que Jésus a préparé le magnifique spectacle de son amour, que nous ne verrons jamais sans appliquer la boue sur nos yeux, car nous ne trouverons aucune motivation pour revenir aux eaux du baptême, pour renouveler la grâce, ensevelie sous les soucis du pain quotidien ? Comment troubler les gens dans leur quête petite-bourgeoise d’une « vie correcte », si nous n’avons pas expérimenté que, avant l’expérience de la grâce du lavage et après, notre vie était aussi différente que l’obscurité et la lumière ?
Père Matthias
